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L'ère de la pierre sèche

Au commencement il y eut l'épierrage des terres pauvres déboisées, pleines de rochas, de galets, de caillasses, car il fallait gagner sa terre pour gagner sa vie, construire son carré d'herbe, car il n'était pas donné par la nature d'ici, l'aplanir car il était tout cabossé, bosselé, en pente, à l'endroit comme à l'envers, à l'adret comme à l'ubac. Puis ce fut un long travail de terrassement pour niveler les terres, un long combat, un dur travail de forçat.

Clapier

Alors des tas de pierres ont poussé dans les champs. Les bergers les ont d'abord entassées en clapas, clapes, clapiers plus ou moins organisés, puis pour gagner de la place, ils les rangèrent le long des chemins, constituant parfois d'étonnants remparts à de modestes sentes de desserte.
Au commencement, il y eut l'épierrement, ce fut le premier jour.

Puis l'homme dit aux pierres qu'il avait ramassées, je vais vous utiliser pour retenir mes terres, pour éviter que l'eau ne les emporte, cette eau si utile mais qui a une si mauvaise tendance à dévaler du ciel comme une brute et à détruire sur son passage le travail des hommes. Et ainsi les tas de pierre devinrent murs de soutènement, et ainsi naquirent les terrasses de culture, les restanques avec les pierres déplacées pour retenir la terre et garder l'eau, et les bancaus aussi petits que des banquettes quand la pente était dure à casser. Alors des plates-formes ont pris la place des terres informes à proximité des villages perchés, des escaliers de culture ont grimpé aux montagnes, construits parfois avec des blocs si gros qu'on se demande quels titans furent les anciens gavots, durs à la tâche et sans relâche, acharnés à survivre dans de mauvais pays.
Il y eut les terrasses et les bancaus, ce fut le deuxième jour.

Puis l'homme dit aux pierres, puisque vous êtes là que vous ne coûtez rien et que vous ne demandez qu'à servir, je vais vous monter en cabanes pour m'abriter, me reposer des canicules quand je serai aux champs, garder mes outils et mes bêtes malades, mettre mon âne à l'abri. Il m'en faut trois cent milles pour une cabane, je n'ai qu'à vous cueillir et voir avant de m'en servir si vous sonnez bien clair. C'est simple comme bonjour, il me faut juste un peu de temps, mais cela se passait en un temps où le temps ne comptait pas. Il me faut aussi beaucoup de main d'œuvre, mais cela se passait en un temps où l'on trouvait les mains dans la famille qui souvent était nombreuse. Et les pierres calcaires se firent bories, subtilement empilées, sans ciment ni mortier, encorbellées jusqu'à ce que se ferme la coupole avec quelques lauses faîtières, étranges igloos de trente tonnes de pierres clavées à l'horizontal. Cabanes rondes, carrées, rectangulaires, pointues, les formes furent diverses à partir d'une technique unique et quasi aussi vielle que l'homme du bronze quand il eut bien appris à domestiquer les animaux venus de la sauvagerie. Et autour des cabanes poussèrent, des guérites, des niches, des enclos pour les bêtes, couronnés de pierres dressées sur leur chant pour l'élégance et aussi empêcher les intrus de passer.
Ainsi l'homme apprit à domestiquer la pierre sèche pour s'en faire de solides abris, ce fut le troisième jour.

Jas des Terres du Roux

Puis l'homme dit à ses brebis, ses fèdes nourricières : vous êtes tout mon avoir, toute ma fortune, toute ma vie, il faut vous aussi que je vous protège, quand on monte à l'estive, dans le saint des saints de la montagne. Il faut que je vous protège du mistral glacial, des grosses chaleurs, des pluies, de la neige et des prédateurs. Je vais vous faire des cathédrales pour coucher vos agneaux. Alors, avec tout leur savoir, l'homme paysan et l'homme de l'art ont fait des bergeries, des jas, apposant des bories les unes à la suite des autres, ou montant des tunnels de pierre sur des cintres selon la vielle technique des arches romanes. Les hommes de Lure ont à ce point excellé dans l'art des bergeries, aussi bien par la qualité que par la quantité, qu'ils en construisirent à peu près cent trente dans leur montagne au plus fort du XIXe siècle, prenant un plaisir fou à jouer les architectes de génie sans avoir beaucoup appris, sinon le bon sens et l'expérience de la pierre.
Ainsi l'homme inventa les cathédrales pastorales, ce fut le quatrième jour.

Puis l'homme dit aux pierres : il me faut garder l'eau, cette eau venue du ciel et qu'ici on ne trouve pas dans le sol, car elle s'en va, la garce, par des avens et des failles grossir les sorgues vauclusiennes. Et de construire toujours avec ces mêmes sempiternelles pierres des impluvium pour récupérer l'eau de pluie, des bassins, des citernes pour tenter de la garder, des mines d'eau pour aller la chercher à flanc de colline, des galeries, des aiguiers pour protéger l'eau précieusement récupérée, des lavoirs, tout un arsenal d'ingéniosités indispensables à la vie des bêtes et des gens.
Ainsi, au pays de la pierre sèche, l'homme inventa l'eau de garde, ce fut un jour paradoxal, ce fut le cinquième jour.

Lavoir à Redortiers

A partir de là, l'homme murailleur ne cessa de créer et de recréer ce qu'il connaissait depuis longtemps, des enceintes néolithiques, des murs de la peste, des chemins caladés, des aires de battage, des cairns à tour de bras et de toutes les grandeurs, des apiés pour nicher les ruches, des assalliers pour disposer le sel des troupeaux, des fours à tout, à pain à brique et à cade. Il n'a pas craint de mélanger les techniques, garnissant parfois les arches des bergeries de mortier, introduisant des pannes de bois dans le bâti et couvrant de tuiles les toitures. Bref, l'homme des pierres ne s'est pas gêné pour créer avec d'autres matériaux.
Ainsi, ce fut le XIXe siècle de la gloire, de l'âge d'or de la pierre sèche en haute Provence, ainsi ce fut le sixième grand jour de la création.

Puis l'homme cessa de créer avec la pierre sèche, parce qu'il avait trouvé d'autres techniques, parce qu'il était pressé, parce que le temps était devenu de l'argent, parce qu'il avait envie de se reposer. Ce fut le septième et dernier jour de l'ère de la pierre sèche, le septième et dernier jour du temps de l'acharnement. Les taillis de chêne et les forêts de pin noyèrent peu à peu les chefs-d'œuvre et les ouvrages d'art de l'ingéniosité rurale.
Comment s'appelait ce pays, comment s'appelait ce temps dont le berger des pierres était le roi ?

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