La transhumance (2)
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Randonnées et Itinérance en Gites d'étape et de Séjours dans les Alpes de Haute Provence - Alpes Provence Reservation

La draille des troupeaux de transhumance (suite)

 

Suite du périple de 12 jours à pieds issu du « Carnet d'un berger lors d'une démontagnée, du Laverq à La Couronne-sur-mer, à raison de 20 à 25 kilomètres par jour. »

Du 5ème au 12ème jour.

5ème jour - Le 12, dîner au Chaffaud, coucher à Estoublon. Beau.

Maintenant, le temps est plus doux. Passé Digne, on quitte les Alpes. C'est terres basses. Là il y a des champs. Il faut bien surveiller les mérinos pour qu'elles aillent pas manger n'importe où. Sinon, ça fait des dégâts aux cultures, comme ils disent, les paysans. Et ils sont colère, ils font des procès. Les chiens, heureusement qu'on les a, pour empêcher de divaguer. Ils remplacent bien trois aides. Il y a toujours des histoires entre ceux qui passent et ceux qui restent. Ils se méfient. Nous pour éviter les histoires, on prend les mêmes carraires. Alors on se connaît, ça se passe bien. On a donné une brebis, une blessée, au paysan qui nous a laissé manger. Et aussi pour payer la couchade.

6ème jour - Le 13, dîner à Brunet, coucher à Val d'Asse. Beau.

Quand j'ai commencé à faire le berger, nous étions des moins que rien. Les chiens étaient mieux traités que nous. A ma première place, c'était dans le Var, j'étais logé dans une ruine, avec un vieux lit en fer et une paillasse pourrie. Le premier jour, le patron m'a apporté une gamelle de viande bouillie avec des patates. Il a dit : je reviendrai. Sans dire quand. Je suis parti. Le père m'a engueulé. Je pouvais quand même pas me laisser faire ! Maintenant, c'est mieux. La vie est rude, mais en montagne, ça me plait. J'ai la passion des bêtes. Y'en a qui font des études, maintenant, pour être pastre. Moi, j'ai tout appris sur le tas.

7ème jour - Le 14, dîner au Bar, coucher à Villedieu. Beau.

En marchant, j'écoute les sonnailles. Chaque troupeau a les siennes. Je reconnais les nôtres. Je sais où sont mes fèdes. Une fois, le père a gagné une platelle dans un concours agricole. Moi, j'en achète une nouvelle chaque année. Ma préférée en transhumance, c'est le redon des menous. Bome, bome, ça résonne dans les tripes, ça rythme, ça fait marcher en paix. Et on l'entend de loin. Les sonnailles, c'est utile et c'est joli. Leur musique rend le cœur joyeux.

8ème jour - Le 15, dîner à Vinon, coucher au Pont de Mirabeau. Beau.

Brunet, Vinon, Mirabeau, il paraît qu'il y passe des transhumances depuis toujours. Depuis le Moyen-âge au moins ! Ça fait drôle de penser à tous ces gens. A toutes ces cent mille bêtes qui ont pris ces carraires depuis tout le temps. On continue la vieille histoire des troupeaux. On suit les traces. Je pourrai dire : j'en fais partie, j'y suis été. Nos vieux chemins, nos habitudes, ça vaut bien les châteaux !
A partir de Vinon, on rend des bêtes. A chaque arrêt chez les éleveurs, c'est la fête. On compte, on donne les bêtes marquées, il y a des agneaux en plus. Tout le monde mange, les hommes, les chiens, les brebis. On blague, on raconte l'estive autour de la table. On boit des canons et on rit. Ça retarde, mais on n'est pas pressé. On a le temps.

9ème jour - Le 16, dîner à Saint-Estève Jenson, coucher à la Roque d'Anthéron. Beau.

Les bêtes, on les aime. Pas comme les gens, mais c'est plus que de l'argent. Pour être berger, il faut en avoir la passion, les sentir. Si tu les comprends pas, tu fais pas un bon berger.
Tous ces noms qu'on leur donne, aux bêtes, c'est de la connaissance. Agneaux, agnelles, bessons, tardons, anouges, fèdes, arets, moutons, ça veut dire quelque chose. Il faut surveiller l'estropiée qui s'écarte, la berque qui s'est cassée les dents sur les cailloux, la mère qui veut pas son agneau. Il faut soigner les malades, les gencées, avec des herbes, percer les gonfles. C'est tout un travail qu'il faut aimer, sinon l'aver se dilapide. C'est pas de l'élevage qu'on fait, c'est de l'éducation.

10ème jour - Le 17, dîner à Château-Bas, coucher à Salon. Beau.

On le dirait pas, mais d'aller avec un troupeau en transhumance, ça fatigue. Plus que de marcher tout seul ! Parce que les bêtes, elles vont lentement. Elles marchent pas comme nous. Surtout qu'il y a encore des mères pleines.

11ème jour - Le 18, dîner à Istres, coucher à Saint-Mitre. Beau.

Maintenant, elle est loin la montagne. Comme il y a eu quelques pluies, on mange de la bonne herbe. Les bêtes sont contentes. Demain, la caravane bêlante et sonnaillante va s'arrêter. Un bout de notre vie aussi. Parce que notre vie, à nous autres les pastres, c'est celle du troupeau. Les tontes, les estives, les agnelages, rien ne compte aussi fort. On a l'âge de nos estives. On les grave sur les portes des cabanes, comme les militaires leurs campagnes. Ça nous marque tellement, nos estives, qu'on les grave partout !

12ème jour - Le 19 octobre, déjeuner au Ventron, dîner à La Couronne. Beau.

Nous avons fait bonne route.
Je crois que je suis été un bon pastre. Le père l'a dit.
Au retour, j'ai la nostalgie d'en haut. Je pense à la prochaine estive, au Laverq. Je ne peux pas me passer de cette montagne. Une vraie drogue. L'arrivée en montagne, c'est mieux que le départ, c'est plein d'espoir. C'est comme un pèlerinage, mais utile.
Maintenant, il va falloir se louer pour l'hiver. Le 11 novembre, c'est la foire de la Saint-Martin, à Salon. On trouvera du travail. Mais c'est plus difficile de trouver un bon patron. Il y en a qui exploitent. Avec les copains, on se renseigne. Il faut connaître les mauvais à éviter. C'est vite fait, tu viens avec tes affaires le matin. Si le prix et le patron conviennent, l'après-midi tu prends ta nouvelle place.
L'été, je remonterai au Laverq, mon père a encore besoin de moi. Tant que je suis pas marié, ça va. Après, il faudra que je travaille pour moi. Parce que le père, il est brave, mais il veut pas me donner un salaire ni m'assurer. C'est pas dans les habitudes qu'il dit. Je me ferai mon troupeau, petit à petit. Je deviendrai patron. Et je donnerai mon troupeau au fils. Peut-être que lui aussi, il reviendra au Laverq. Et ainsi de suite….

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