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La draille des troupeaux de transhumance.

Les grandes aires du plateau de Valensole attirent les amateurs de ciel, de lumière et d'espace. Nous voici repartis pour une nouvelle traversée de cette meseta provençale, à dimension humaine. Que le bleu du ciel se soit allongé sur les lavandes ou non, le corps du marcheur éprouve toujours un sentiment de dilatation. Il dépasse ses limites et devient aussi grand que ce que voit son regard.

Sur le Plateau de Valensole

On retrouve, du côté de Saint-Grégoire, entre Gréoux et Valensole, la draille des troupeaux de transhumance, toujours pointée vers les Alpes comme l'aiguille aimantée d'une boussole. Pendant des siècles, des centaines de milliers de brebis de la Camargue et de la Crau ont emprunté cette "routo", derrière le redon (grosse cloche) des menouns (boucs meneurs de troupeau), pour gagner les montagnes de Digne, de la vallée de la Blanche ou de l'Ubaye. La transhumance durait une douzaine de jours, à raison d'une vingtaine de kilomètres à pied par jour. Selon le temps, l'estive en montagne durait trois ou quatre mois, de juin à octobre. Rien n'indique leur passage sur ce chemin du patrimoine, si ce n'est un nom sur une carte. La civilisation pastorale, comme toute société sans écriture, laisse peu de traces. Pourtant, c'est elle qui a façonné les paysages alpins et modelé les voies de communication.

Douze jours de transhumance à pieds

Carnet d'un berger lors d'une démontagnée, du Laverq à La Couronne-sur-mer, à raison de 20 à 25 kilomètres par jour.

1er jour - Partis du Laverq le 8 octobre à 17 heures. Coucher à Saint-Barthélemy. Beau temps.

Tour de l'Estrop

On est partis plus tôt que d'habitude dans la saison. Le temps était froid et menaçant. Les nuits, ça gelait. Les bêtes sentaient le froid, elles voulaient descendre. Pas question de se laisser prendre par la neige. Une fois ensonnaillées, elles étaient difficiles à tenir. C'était le signal du départ, il fallait y aller. Comme toujours, le père est devant. Il donne la cadence. Il marche régulièrement. Moi, mon travail, c'est de faire suivre les brebis. Qu'elles ne s'arrêtent pas pour brouter tout le temps, sinon, elles prennent du retard et il faut courir pour rattraper le troupeau. Alors elles se fatiguent. Heureusement, il y a les chiens pour aider. Sans eux, j'y arriverai pas. Une charrette bâchée, derrière l'âne, transporte le matériel, la vaisselle, les couvertures. Il y en a moins lourd qu'à l'aller. La nourriture a été mangée et les manteaux, on les a sur le dos. Il y a aussi deux ânes qui portent le linge sale, les outils. A la montée, le rail grossissait au fil des jours. On prenait en route des petits troupeaux pour l'estive. A la descente, il va diminuer vers la fin. Il y a deux mille bêtes à descendre. Cette année, on n'en a pas perdu beaucoup. Deux ont pris la foudre, cinq ont déroché. C'est bien, les propriétaires seront contents. Des fois, il en manque cinquante, et les bergers s'en rendent même pas compte ! C'est des mauvais ! Ils dorment au lieu de garder, ils ne comptent pas leurs bêtes.

Troupeau

2ème jour - Le 9, dîner à Bernardez, coucher à Couloubroux. Beau.

Ce matin, on est parti vers quatre heures du matin. Le père avait fait le café. On se jette un peu d'eau sur la figure, on avale le café, on charge la charrette, on bâte les ânes et hop, fait tirer. Quand c'est parti, c'est parti. Le troupeau ne s'arrête plus jusqu'à la chaume.
Hier soir, le père a dit : depuis le Laverq, on suit une vieille draille. Des pèlerins passaient par là, à Bernardez, pour descendre sur La Blanche. Ils venaient d'Italie. Ils filaient sur Arles. Des fois, ils allaient jusqu'à Compostelle. Le chemin fait le troupeau, le chemin fait le pèlerin, qu'il a dit !
Même chemin que nous depuis des siècles, quelle histoire ! Mais maintenant il n'y a plus de pèlerins. Un jour peut-être, ça reviendra. Les gens aiment croire. Moi je marche pour le troupeau, c'est utile.
En descendant de Bernardez, des bouscatiers coupaient les mélèzes. C'est dangereux leur travail. Ils ont dit qu'avant-hier, un d'eux s'était fait prendre sous un arbre. Ils l'ont dégagé de justesse, une jambe en miettes.

3ème jour - Le 10, dîner au col du Labouret, pluie toute la descente, coucher au pied du Labouret. Pluie la nuit.

Malgré la pluie, on a trouvé du bois sec. Pour se chauffer le soir, et surtout se sécher. On était trempés. On a mangé autour du feu, sous les parapluies. Heureusement la pluie n'était pas forte. Au menu, saucisson et fromage, comme d'habitude. Mais on avait un reste de moutounesse. C'est de la brebis désossée, coupée, salée et mise à sécher avec des herbes. D'abord dans la peau, puis dans un sac. On la mange comme du jambon, c'est fameux. Comme ça, les brebis accidentées, quand on peut pas les descendre, on s'en nourrit !
Pour être à l'abri, on a couché sous la charrette. Sur une bâche. J'étais fatigué. J'ai dormi comme une marmotte malgré la pluie.

En Pays Dignois

4ème jour - Le 11, dîner au Brusquet, coucher à Digne. Beau.

Aujourd'hui, soleil. On a séché. J'ai même pas été enrhumé !
Chaque fois qu'on traverse Digne avec le troupeau, les gens sont contents. La transhumance leur amène du bonheur. Tout le monde s'arrête pour nous voir passer. Ils font des signes. Pauvres fonctionnaires, toujours dans les bureaux ! Et nous toujours en plein air ! Ils nous envient, on est libres. Mais, putain, ils sauraient pas vivre comme nous, sans confort.
Un calu a applaudi. Le père s'est encagné. Il a dit : on n'est pas au cirque ! Les minots badent comme pour la Noël.
Cette nuit, pendant ma garde, j'avais froid. Et sommeil. On était au bord de l'eau, la Bléone. Y'a toujours du courant d'air. J'ai fait du feu, un grand. Les brebis avaient faim, elles voulaient partir. Alors je leur ai tourné autour, comme les chiens. Ça m'a réchauffé.

5ème jour - Le 12, dîner au Chaffaud, coucher à Estoublon. Beau.

Maintenant, le temps est plus doux. Passé Digne, on quitte les Alpes. C'est terres basses. Là il y a des champs. Il faut bien surveiller les mérinos pour qu'elles aillent pas manger n'importe où. Sinon, ça fait des dégâts aux cultures, comme ils disent, les paysans. Et ils sont colère, ils font des procès. Les chiens, heureusement qu'on les a, pour empêcher de divaguer. Ils remplacent bien trois aides. Il y a toujours des histoires entre ceux qui passent et ceux qui restent. Ils se méfient. Nous pour éviter les histoires, on prend les mêmes carraires. Alors on se connaît, ça se passe bien. On a donné une brebis, une blessée, au paysan qui nous a laissé manger. Et aussi pour payer la couchade.

En Pays Dignois

6ème jour - Le 13, dîner à Brunet, coucher à Val d'Asse. Beau.

Quand j'ai commencé à faire le berger, nous étions des moins que rien. Les chiens étaient mieux traités que nous. A ma première place, c'était dans le Var, j'étais logé dans une ruine, avec un vieux lit en fer et une paillasse pourrie. Le premier jour, le patron m'a apporté une gamelle de viande bouillie avec des patates. Il a dit : je reviendrai. Sans dire quand. Je suis parti. Le père m'a engueulé. Je pouvais quand même pas me laisser faire ! Maintenant, c'est mieux. La vie est rude, mais en montagne, ça me plait. J'ai la passion des bêtes. Y'en a qui font des études, maintenant, pour être pastre. Moi, j'ai tout appris sur le tas.

Anes

7ème jour - Le 14, dîner au Bar, coucher à Villedieu. Beau.

En marchant, j'écoute les sonnailles. Chaque troupeau a les siennes. Je reconnais les nôtres. Je sais où sont mes fèdes. Une fois, le père a gagné une platelle dans un concours agricole. Moi, j'en achète une nouvelle chaque année. Ma préférée en transhumance, c'est le redon des menous. Bome, bome, ça résonne dans les tripes, ça rythme, ça fait marcher en paix. Et on l'entend de loin. Les sonnailles, c'est utile et c'est joli. Leur musique rend le c½ur joyeux.

8ème jour - Le 15, dîner à Vinon, coucher au Pont de Mirabeau. Beau.

Brunet, Vinon, Mirabeau, il paraît qu'il y passe des transhumances depuis toujours. Depuis le Moyen-âge au moins ! Ça fait drôle de penser à tous ces gens. A toutes ces cent mille bêtes qui ont pris ces carraires depuis tout le temps. On continue la vieille histoire des troupeaux. On suit les traces. Je pourrai dire : j'en fais partie, j'y suis été. Nos vieux chemins, nos habitudes, ça vaut bien les châteaux !
A partir de Vinon, on rend des bêtes. A chaque arrêt chez les éleveurs, c'est la fête. On compte, on donne les bêtes marquées, il y a des agneaux en plus. Tout le monde mange, les hommes, les chiens, les brebis. On blague, on raconte l'estive autour de la table. On boit des canons et on rit. Ça retarde, mais on n'est pas pressé. On a le temps.

Troupeau et chien

9ème jour - Le 16, dîner à Saint-Estève Jenson, coucher à la Roque d'Anthéron. Beau.

Les bêtes, on les aime. Pas comme les gens, mais c'est plus que de l'argent. Pour être berger, il faut en avoir la passion, les sentir. Si tu les comprends pas, tu fais pas un bon berger.
Tous ces noms qu'on leur donne, aux bêtes, c'est de la connaissance. Agneaux, agnelles, bessons, tardons, anouges, fèdes, arets, moutons, ça veut dire quelque chose. Il faut surveiller l'estropiée qui s'écarte, la berque qui s'est cassée les dents sur les cailloux, la mère qui veut pas son agneau. Il faut soigner les malades, les gencées, avec des herbes, percer les gonfles. C'est tout un travail qu'il faut aimer, sinon l'aver se dilapide. C'est pas de l'élevage qu'on fait, c'est de l'éducation.

10ème jour - Le 17, dîner à Château-Bas, coucher à Salon. Beau.

On le dirait pas, mais d'aller avec un troupeau en transhumance, ça fatigue. Plus que de marcher tout seul ! Parce que les bêtes, elles vont lentement. Elles marchent pas comme nous. Surtout qu'il y a encore des mères pleines.

11ème jour - Le 18, dîner à Istres, coucher à Saint-Mitre. Beau.

Maintenant, elle est loin la montagne. Comme il y a eu quelques pluies, on mange de la bonne herbe. Les bêtes sont contentes. Demain, la caravane bêlante et sonnaillante va s'arrêter. Un bout de notre vie aussi. Parce que notre vie, à nous autres les pastres, c'est celle du troupeau. Les tontes, les estives, les agnelages, rien ne compte aussi fort. On a l'âge de nos estives. On les grave sur les portes des cabanes, comme les militaires leurs campagnes. Ça nous marque tellement, nos estives, qu'on les grave partout !

12ème jour - Le 19 octobre, déjeuner au Ventron, dîner à La Couronne. Beau.

Nous avons fait bonne route.
Je crois que je suis été un bon pastre. Le père l'a dit.
Au retour, j'ai la nostalgie d'en haut. Je pense à la prochaine estive, au Laverq. Je ne peux pas me passer de cette montagne. Une vraie drogue. L'arrivée en montagne, c'est mieux que le départ, c'est plein d'espoir. C'est comme un pèlerinage, mais utile.
Maintenant, il va falloir se louer pour l'hiver. Le 11 novembre, c'est la foire de la Saint-Martin, à Salon. On trouvera du travail. Mais c'est plus difficile de trouver un bon patron. Il y en a qui exploitent. Avec les copains, on se renseigne. Il faut connaître les mauvais à éviter. C'est vite fait, tu viens avec tes affaires le matin. Si le prix et le patron conviennent, l'après-midi tu prends ta nouvelle place.
L'été, je remonterai au Laverq, mon père a encore besoin de moi. Tant que je suis pas marié, ça va. Après, il faudra que je travaille pour moi. Parce que le père, il est brave, mais il veut pas me donner un salaire ni m'assurer. C'est pas dans les habitudes qu'il dit. Je me ferai mon troupeau, petit à petit. Je deviendrai patron. Et je donnerai mon troupeau au fils. Peut-être que lui aussi, il reviendra au Laverq. Et ainsi de suite....

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