separation

Mont d'or, la colline aux chefs-d'½uvre

Cette colline aux oliviers, au-dessus de Manosque, une échauguette sur la Durance. Pourquoi le nom de Mont d'or à ce mont si peu doré ? En fait, c'était le mont d'aure, en provençal, le mont du vent. C'est un fameux poste de vigie qui porte jusqu'à la sainte Victoire, et c'est aussi le mont des oliviers. Je m'y régale !

Olivier du Mont d'Or

L'olivier, je ne le regarde pas comme un platane ; d'ailleurs, je ne regarde pas le platane ; j'en profite, je prends son ombre et c'est fini. A la rigueur, je vais le saluer sur la place de l'église. A Senez, par exemple, où ils méritent un clin d'½il, mais pas plus. J'ai tort, sans doute, de ne pas admirer davantage le platane. On dit qu'il est malade, depuis la dernière guerre. De temps en temps, il faut en couper un, peut-être va-t-il disparaître. Mais c'est ainsi. Pour moi, c'est un arbre utilitaire, sans poésie, bêtement aligné au bord des routes ou sur les places. Et puis, je lui en veux : un jour dans la cour de l'école, en jouant au ballon, je me suis assommé contre un platane et j'en ai gardé quelques séquelles !

Tandis que l'olivier, je viens le voir exprès. Il faut lui tenir compagnie, il a la nostalgie de sa Grèce natale. Tiens, aujourd'hui je me suis endimanché pour lui rendre visite. Je prends mon ticket à l'entrée de l'olivette, je m'approche doucement, il frémit, je lui parle, je l'apprivoise, je le calme. Il faut le flatter de la main, caresser son tronc, ses troncs car il peut en avoir plusieurs, sinon il se vexe. S'il sonne creux, ce n'est pas grave, il n'est pas mort pour autant : regarde la couronne verte à son front desséché. Mais prends garde à ses griffes ; elles s'enfoncent dans la terre, elles perforent le sol sec et dur pour en extraire un peu de sève et l'offrir à l'arbre. Attention, ne te laisse pas happer par cette aspiration tellurique ! Pour soigner ses rhumatismes, il absorberait toutes les jeunesses qui passent ! Oui, elle vit d'une splendide vigueur, cette colonne antique et immuable.

Récolte des olives

Mais fais taire un peu la cigale pour écouter l'olivier : il raconte les misères et les joies d'autrefois, il y a trois ou quatre cents ans, lorsqu'il était encore enfant. "La durée que ton c½ur réclame existe en dehors de toi" écrivait le poète René Char. Cet "en-dehors-de-toi" que ton c½ur réclame, c'est l'olivier, cette durée vivante, ce monument toujours vert qui meurt sans mourir, qui sait renaître de ses ruines, se renouvelle à volonté et semble croître pour l'éternité. Notre olivier peut durer plus que l'yeuse, qui pourtant arrive à être millénaire. Le plus vieil olivier de France, à Roquebrune-Cap-Martin, porterait bien, dit-on, au moins ses deux mille ans.

Je lève les yeux vers son feuillage vert de gris, je cherche les promesses d'olive. Dans notre contrée, on l'avait délaissé. Certes il n'est pas exigeant, un peu d'eau, un peu de taille lui suffisent. Mais maintenant on a pris conscience de sa nécessité, on le bichonne, on l'aide à ressusciter.
"A la sainte Catherine (25 novembre), l'huile est à l'olive", dit le proverbe. Novembre, décembre, c'est l'olivade. Les ramasseurs étalent au sol, autour du tronc, la grande corolle blanche pour collecter les olives. Pendant la cueillette, l'olivier, solitaire toute l'année, est entouré comme une mariée. C'est son jour, c'est sa fête, il frétille dans le mistral glacial. Jamais il ne voit autant de monde s'égayer dans sa ramure. Il est fier, son sang d'or va couler pour les peuples du midi : santé, richesse pour la nouvelle année !

Vieil olivier

Mais maintenant, nous sommes seuls. Je m'assois à ses pieds, ou plutôt dos à dos. Dans l'ombre des confidences, il me dit : "Olivier rime aussi avec virginité. Tu sais qu'à l'origine, en Grèce, j'étais toujours planté par des jeunes filles, aussi vierges que mon huile, et que je ne bronchais pas ?" J'ai du mal à croire ce vieux coquin. Restait-il insensible à ces mains de filles qui le portaient en terre ? Combien d'amourettes a-t-il abrité sous son ciel vert durant sa longue histoire ? Combien d'étreintes furtives ou prolongées, aux siestes estivales ? Pourquoi son feuillage tremble-t-il encore quand il n'y a pas de vent ? Sacré vieil olivier, quel pistachier !

Et la Provence l'aime autant qu'il aime la Provence. La preuve ? Le nom de cet arbre est devenu un prénom. Quel pays a rendu un tel hommage à l'une de ses essences? Est-ce que des savoyards appellent leurs enfants "Mélèze", est-ce qu'une région de France prénomme ses enfants "Chêne", alors que cet arbre a été tant célébré, de La Fontaine à Brassens. Est-ce que dans le Dauphiné on trouve des enfants qui répondent lorsqu'on dit "Noyer" ? Dans les Cévennes y a-t-il des bébés nommés "Châtaignier" - comme ce serait ridicule, imaginez une mère dire à son fils : "Châtaignier, viens ici " ! Seule la Provence a eu l'idée géniale de donner un nom d'arbre à ses petits : Olivier, comme une promesse de paix, un rameau d'éternité. La Provence et l'olivier, croyez moi, c'est une grande histoire d'amour partagé.

Mais un olivier n'existe pas uniquement pour son utilité. Sa nécessité est aussi esthétique, poétique, métaphysique même. Un olivier c'est mieux que du Cézanne, plus vivant que la Sainte-Victoire, et si difficile à représenter. Une olivette d'ici, c'est un musée et un zoo à la fois, une collection de chefs-d'½uvre, mais des merveilles d'art vivant. Allez visiter la colline du Mont d'or, ou d'autres olivettes dans la vallée de la Durance. Prenez le temps, vous ne serez jamais déçu de passer un moment en compagnie des oliviers. C'est gratuit, et riche de sens. Du côté des Mées, ils profitent encore bien. On y fait une huile réputée, belle comme du miel. Plus au Nord, le froid les assassine. Ils ne transgressent ni Digne, ni Sisteron, la porte du grand Nord. Moins courageux que le chêne vert, ce frère du midi, ils redoutent les Alpes. Mais l'huile vierge ne manque pas d'irriguer largement les hautes vallées de la Provence gavote et de les protéger du cholestérol. A la France du beurre, je préfère la France de l'olivier.

Jean-Claude Barbier

Trouver