

« Le rez-de-chaussée a peu de fenêtres et un plafond bas. L’obscurité sera percée par des rayons intenses de lumière. C’est l’atmosphère idéale pour édifier des arches de pierre blanche : elles apparaîtront comme des fantômes architecturaux et leur nombre devra être suffisant pour communiquer à la pièce une impression de mouvement et de circulation.
La pierre sera la même que celle des Sentinelles. Blanche, vivante, dans la lumière et l’espace du bâtiment. J’aime l’idée que les Sentinellles soient des guetteurs pour les arches.»
Andy Goldsworthy
A 16 km de Digne. Prendre la D900 au nord de Digne sur 6 km, puis vers Marcoux, tourner à droite sur la D22 jusqu'à Draix, continuer après Draix vers la Rouine sur 2 km environ ; à la rivière, avant le hameau de la Rouine, prendre la piste à gauche sur 2 km jusqu'à une nouvelle piste barrée sur la gauche ; laisser la voiture et monter à pied sur cette petite piste environ une demi heure jusqu'à la ferme en lisière de forêt.
Ce Refuge d'art est situé dans une ancienne ferme qui abrita un centre régional de formation pour des Maquisards, début 1944. Les Résistants furent dénoncés et une douzaine capturés par les nazis, le 14 février 44. Dans la ferme, à l'étage, une salle d'accueil des promeneurs a été aménagée, avec cheminée, table et huit couchages. L'installation de Goldsworthy est au rez-de-chaussée du bâtiment, à l'ancienne bergerie.
Là, vous tombez sur un enchevêtrement de voûtes en pierre sèche… qui vous envoûtent ! Une forêt d'arches dans la pénombre ! Elles sortent du sol et y retournent ! Cette marche des ombres évoque certes l'armée de l'ombre qui préparait, ici et ailleurs, la Libération. Mais l'œuvre ne se réduit pas à une simple commémoration. Les dix voûtes en plein cintre sont là pour elles-mêmes. Elles ne supportent rien. Par deux ouvertures, la lumière joue à cache-cache dans ce mystérieux labyrinthe. Hommage aux voûtes donc ! Voûtes et arches ont une puissance d'évocation exceptionnelle. Force de la solidarité autour d'une clé. Chaque élément tient l'ensemble et en fait sa solidité. Voûtes des caves, des ponts, des églises romanes, des bergeries, des mines d'eau. Quelle belle invention que les voûtes ! Elles tiennent toutes seules, parfaitement autonomes et soutiennent puissamment les bâtisses de leur simple ajustement. Sur leur dos, elles portent les maisons, les passages d'hommes, de bêtes, d'eau. Les voûtes célestes des églises ont abrité des générations de croyances. Enfouies, elles sont invisibles, mais elles font que le reste existe. Elles sont la condition sine qua non, le "ce sans quoi", métaphore du divin. Durables, elles sont ce qui reste dans le ciel d'une bergerie quand tout le reste a disparu. Souterraines, dans les cryptes, les caves, les abris ou les cachots elles résistent au temps. C'est tout cela qu'évoque Goldsworthy, dans la langue des voûtes.
Mais ce microcosme replié sur ses ombres est quelque peu étouffant. Besoin de sortir. Dehors, le paysage est sublime sous la chaîne du Couar et du Cheval Blanc montée sur un socle de robines. Le ventre sombre de la bergerie valorise l'immensité du paysage. Rentrer, se recueillir puis sortir, renaître au monde. L'arceau de l'églantier est un clin d'œil aux arches minérales. Le figuier, le filet d'eau de la source, les terrasses autrefois cultivées oxygènent le prisonnier libéré de sa bastille. La nature est là, simple et tranquille. Désinvolte, elle désenvoûte. La ferme Belon revit d'une nouvelle vie.