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Visages du Verdon

Sa vie afflue au milieu des solitudes. C'est le fou du Val d'Allos. Il s'est levé à l'aube pour boire à la source solaire. Riverain des aigles et des loups, il charrie en son sillage de solides éclats de ciel.

Dans le Verdon

Puis il devient défricheur de montagnes, de Colmars à Saint-André, compagnon des pasteurs. Il ne boude pas encore son plaisir de bondir.
Ensuite, il taste les filles vertes des fjords, aux étranglements de Castillon et de Chaudanne où se recueillent des bataillons de mouettes.
Le voilà maintenant guetteur des plateaux de Canjuers et Valensole, entre guerre et paix, se faufilant entre les tonnerres du canon et la mémoire des cinq cent mille amandiers morts des mains des lavandiers.
Puis, acculé par les Mourres, refoulé par la citadelle des Cadières, il pourfend les chaos, insinuant sa lame au c½ur de Sainte-Croix.
C'est alors qu'il devient la mer, une mer ferme et sans marées, honteuse de ses rives neuves, une mer atlantide qui expulse ses enfants, dévoyée au point d'engloutir ses propres sources, comme un dieu fou dévorant... ses parents.
Se meurt-il, le Verdon, dans cette grossesse de lui-même ? Non, il perd sa chair fraîche, les vampires sucent son sang vert. Muselé, moribond, il somnole sous l'½il des vautours fauves de Rougon. Je les ai vus tournoyer de leurs immenses ailes bordées de blanc, escouade solidaire en quête de courants ascendants. Souverains du domaine des gorges et des lacs, ils recyclent la mort.

Le Verdon

Aux gorges de Baudinard, étroites, taillées à la hache dans le gâteau calcaire, il remplit les douves géantes d'un invisible château. Là, il est d'un étrange absolu, ni torrent, ni rivière, ni fleuve, indéfinissable et silencieux comme une tombe au milieu des genévriers. Dans ses yeux brillent des lumières souterraines.
Ces gorges-là ne respirent plus, en apnée depuis quelques années. Comment étaient-elles avant le lac de Sainte-Croix ? Tumultueuses ou apaisantes ? Comment était le Verdon avant les lacs ? Peuplé d'ondines malicieuses fracassant Gorgones et Mélusines sur ses rocs saillants, ou simple rêve d'un langoureux Poseidon ?
Ici et maintenant, il ne coule plus, il s'épand. Même à ciel ouvert, il paraît souterrain. Le grand torrent solaire a oublié ses origines. Ses souvenirs d'enfance se réduisent à son passé d'avant les gorges, quand il circulait dans les réseaux karstiques et qu'il creusait des grottes pour nos ancêtres. Il est devenu sourd à la lumière. Il est sur cette Terre comme s'il n'y était pas encore, ou comme s'il n'y était plus, fantôme de lui-même. Du ciel d'Allos d'où il vient, à Gréoux où il expire, le torrent a perdu sa vigueur, comme un ange chassé du paradis mais gardé sa couleur, son âme d'émeraude.

Me Verdon

Son eau de basses gorges est sans fond ni transparence, la surface d'un autre monde. C'est du sang coagulé, une coulée de lave verte. Le Verdon est couleur avant d'être eau, liqueur plus que liquide, la vraie mine du vert.
Il est la source tiède des feuillages du printemps. Quand la nature a besoin de sève pour fleurir la corbeille des oasis, c'est là qu'elle vient puiser. Quand elle doit teinter les océans, c'est de là qu'elle extrait ses pigments. Quand il lui faut du diamant vert, elle pétrifie cette eau. Quand la mythologie a besoin de sirènes, c'est là qu'elle vient les pécher et quand le peintre a besoin de cinquante nuances d'émeraude pour ses étangs de nénuphars, c'est là qu'il trempe ses pinceaux.
Mais si sa couleur apaise comme une médecine, sa profondeur sans reflet effraie. Drôle de paix, drôle d'accalmie dans cette eau qui oublie d'exister, cachant le mystère infini du néant. Trop de paix angoisse. En se mettant au vert, on risque de s'y perdre. Quand le Verdon est miroir, il séduit, mais il tétanise quand il est gouffre obscur, vert-nuit sous une ombre perpétuelle, mirage fascinant. S'il descendait dans cette nuit verte, Orphée reviendrait-il ?
Puis les hommes lui relâchent la bride, il s'enfuit des gorges, il reprend du poumon, et joue au lac sauvage : n'est-il pas délicieux quand il s'alanguit à Cadenon dans un songe de roseaux où file la pointe blanche d'un cygne ?

Le Verdon

Mais les répits sont de courte durée. Pas de liberté pour le Verdon, vite il faut le museler. Surtout plus de cavalcades ! Quinson, Esparron et Cadarache sonnent le glas de feu le torrent solaire. Déchu, mille fois barré, pompé, pillé, escamoté, il se perd dans le désert de la Durance, du côté de la Désirade. Quel nom pour une fin de vie !
Je connais le rêve du Verdon, c'est un rêve d'océan : il a toujours espéré un estuaire. Fleuve venu du ciel, il a toujours désiré se marier avec la haute mer, ressentir le battement des marées. Fleuve de la liberté, il avait vocation pour l'immense. Vocation inaccomplie. Mais il savait aussi que l'homme a besoin d'eau. Alors, généreux, il s'est offert à notre soif insatiable de vivre et de rêver.

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